









D’où viennent ces chroniques ?

De 2017 à 2024, j’ai écrit chaque mois une chronique de lecture pour la revue Management, et quelques autres pour des blogs. Romans classiques et contemporains, romans policiers, BD et mangas, essais d’histoire, de sociologie ou de politique : je n’ai voulu m’interdire aucun genre.
C’est une belle école pour écrire bref, et un rendez-vous régulier avec sa bibliothèque, celles des autres et les tables des libraires. Les chroniques sont réunies dans Chroniques, dont l’édition revue et augmentée est parue en 2025. Une réédition chez FormadiLib est envisagée en 2027.
Pourquoi des romans pour comprendre son époque ?
Parce que les idées d’un temps circulent moins dans les manifestes que dans les romans qui plaisent et que l’on se passe. Les contemporains s’y reconnaissent. Les Liaisons dangereuses, de Laclos, montrent des élites de la fin du XVIIIe siècle qui ne croient plus en rien, attachées à leurs seuls intérêts et plaisirs : une société qui ne pouvait que mal finir.
Le roman donne aussi une leçon plus personnelle : face aux manipulateurs, il faut s’appuyer sur quelques convictions simples, une « ligne de défense intérieure ».
« L’esprit d’une époque est vraisemblablement, et surtout, dans les romans. »
Les classiques parlent-ils encore de nous ?
Bien plus qu’on ne le croit. Les années de lycée ont un peu embaumé les grands auteurs, et peu d’adultes osent y revenir. Pourtant Balzac fait mieux comprendre que bien des ouvrages de sociologie les chemins des hommes dans la société.
Un bon guide aide à y entrer : Notre monde selon Balzac, d’Alexis Karklins-Marchay, en est un. Son auteur a découvert Balzac à l’âge mûr, ce qui encourage chacun d’entre nous : il n’est jamais trop tard.
« Lire la comédie humaine de Balzac au XXIe siècle c’est se rendre compte qu’il décrit toujours notre monde et ses passions. »
Et les romans policiers ?
Ils distraient et ils instruisent. Le facteur humain, de Graham Greene, part d’une enquête de routine dans les services secrets britanniques et montre qu’aucune organisation n’échappe à l’homme qui la compose : chacun reste libre de bifurquer.
Maigret, chez Simenon, est un maître du questionnement. Il s’imprègne de la vie des gens, sans esprit de système ni a priori de classe, pour comprendre comment on en est arrivé là. C’est une méthode utile à quiconque dirige.
« Si les enfants ont besoin de contes, les adultes ont besoin de romans policiers. »
La BD et le manga, est-ce sérieux ?
Très sérieux. Gaston Lagaffe, chez Franquin, a presque tout anticipé de ce qui rend le travail pénible : l’urgence, les procédures, la pression. Il remet de la lenteur et de la bonne humeur là où tout s’accélère, et rappelle qu’aller trop vite, c’est mal voir.
Le sommet des dieux, de Taniguchi et Yumemakura, est une enquête en cinq tomes sur la disparition de l’alpiniste Mallory en 1924. Derrière la montagne, il interroge le sens que l’on donne à une vie et le courage qu’il faut pour réaliser ses rêves.
Et les essais d’histoire ou de politique ?
Ils donnent des figures pour les temps difficiles. Dans L’angoisse de la liberté, Václav Havel enseigne d’abord à dire non : nommer le mal et refuser ses promesses de sécurité et de confort. Ensuite, à rester attaché au concret et à refuser la « pensée évasive », celle qui se réfugie dans les généralités.
Ce sont des leçons directes pour les responsables d’aujourd’hui, souvent pris dans un langage convenu.
Un roman graphique pour parler d’éthique ?
Antigone, de Régis Penet, chez Glénat. Des planches magnifiques, des couleurs obsédantes, très peu de texte. Créon défend l’ordre et la loi ; Antigone obéit à des principes plus hauts, au prix de sa vie. Faut-il obéir au roi ou aux dieux ?
La force du mythe oblige à regarder des questions que la vie courante préfère ignorer. Au travail, le noir franc est rare. Le gris abonde. La compromission commence quand on tait ses principes. Et l’éthique va bien plus loin que le respect des normes juridiques : elle commence par le respect des autres.
Et Proust, en bande dessinée ?
C’est un double sacrilège, je le reconnais : parler de Proust, et le lire en BD. L’adaptation de Stéphane Heuet, chez Delcourt, est remarquable. Les images soutiennent l’attention et ôtent le complexe d’entrer dans ce monument.
La leçon est simple : mieux saisir le jour qui passe. Notre époque survole, avec un regard rapide et blasé. Nous croyons tout connaître, même le banal. Or le quotidien est le tissu de notre vie et de notre action. Celui qui réussit a donné de la densité à sa pensée, et cette densité se nourrit de ce qu’il a su regarder.
« Le quotidien est toujours inspirant. »
Un roman contemporain qui vous a marqué ?
Courir, de Jean Echenoz, aux Éditions de Minuit. Le roman suit Emil Zátopek, ouvrier dans une usine chimique de Tchécoslovaquie, qui prend goût à la course presque malgré lui. Il court de l’usine à la forêt, invente une méthode qui déroute les spécialistes, mêle endurance et brusques accélérations.
Je l’ai rapproché de Haruki Murakami, qui court dix kilomètres chaque jour pour construire son œuvre d’écrivain. Deux hommes très différents, une même leçon : une méthode éprouvée, l’effort répété, la volonté, et une belle humilité. Le plaisir s’apprend.
« Réconcilier le plaisir et l’effort crée une forme de sérénité. »
Comment choisissez-vous vos livres ?
Une conversation, un article de presse, une belle couverture : ce sont les premiers déclencheurs. Ensuite, il faut sortir de ses habitudes. On lit pour se distraire, pour rêver, pour apprendre, pour travailler, pour parler avec d’autres.
Un jour, après une conférence, quelqu’un s’est étonné que je cite les Lettres luthériennes de Pasolini. Choisir ses lectures selon ses opinions, c’est se priver de belles idées et tourner sur soi-même.
« On ne doit pas lire seulement pour renforcer ce à quoi l’on croit déjà. »
À lire aussi : l’Entretien avec l’éditeur, sur les romans et le cinéma · « Se cogner au réel », principe 5 · Connais-moi, les grandes vies.
Pour aller plus loin
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Tous ses livres chez Gereso Édition → Toutes les lettres de l’éditeur →







