Qu'avez-vous découvert en animant des séminaires de dirigeants et de managers ?
D'abord, que les responsables sont souvent seuls. Dans une grande organisation, un dirigeant a peu d'endroits où parler franchement avec ses pairs, surtout des sujets délicats, l'éthique par exemple. Un séminaire réussi, c'est d'abord un lieu où l'on peut réfléchir à voix haute.
Ensuite, que plus personne ne veut se voir imposer des idées toutes faites. Les managers veulent construire leurs réponses, ou retrouver eux-mêmes le sens des mots qu'on emploie dans l'entreprise. Un message descendant glisse sur eux ; une question qui les oblige à chercher les transforme.
Vous parlez d'une « obsession ». Laquelle ?
Ne plus lire, c'est diminuer sa capacité à créer une pensée originale. Pour un cadre supérieur comme pour un manager, c'est un risque réel : on finit par penser avec les mots du dernier tableau de bord, de la dernière présentation, du dernier fil d'actualité. On gère des processus ; on n'invente plus.
La plaquette de Formadi Conseil le dit autrement : une culture approfondie demande « des efforts individuels réguliers », alors qu'aujourd'hui « tout paraît donné, chacun ayant des idées ». Lire, c'est refuser ce raccourci.
« Ne plus lire, c'est diminuer sa capacité à créer une pensée originale. »
Pourquoi des romans, pour des gens dont le métier est de décider ?
Parce qu'un roman exerce notre manière de relire la réalité, tout en nous distrayant. On y voit des gens agir, se tromper, se justifier. On apprend à lire une situation sous plusieurs angles, ce que fait chaque jour un bon manager. Et le plaisir de l'histoire fait passer ce travail sans qu'on s'en rende compte.
Dans nos séminaires, je préférais les romans brefs. « Saint-Germain ou la Négociation », de Francis Walder, prix Goncourt 1958, fait comprendre, dans un roman historique, les étapes d'une négociation : en 1570, des envoyés du roi et des protestants cherchent la paix, et chaque concession se prépare. « Mutinerie à bord », de Jacques Perret, montre les glissements de l'exercice de l'autorité : un équipage, une mission, et un ordre qui se défait peu à peu.
Et le cinéma ?
Je regarde un film en me demandant, dans les réalités qu'il montre, quelles leçons en tirer. Les films réactivent mon imagination, et je les cite volontiers, en racontant une scène.
« Le Pont de la rivière Kwaï », pour les dilemmes de la décision : un officier prisonnier met toute sa fierté à construire un pont pour l'ennemi. « La Firme », pour l'éthique des affaires : un jeune avocat découvre ce que cache le cabinet qui l'a recruté. « La Légende de Bagger Vance », pour le coaching : un caddie aide un golfeur à retrouver son jeu. « Whiplash », pour l'apprentissage : un jeune batteur face à un professeur qui le pousse à bout. « Time Out », pour l'obsession du temps dans notre civilisation : un monde où le temps qui reste à vivre sert de monnaie.
Pourquoi passer par l'histoire et les humanités ?
Parce qu'elles donnent du recul sans éloigner du terrain. Un des partis pris de Formadi Conseil consiste à travailler sur les humanités pour doter les managers d'outils de réflexion durables, et à prendre de la hauteur en restant greffés sur leurs pratiques. Étudier le commandement pendant la guerre du Péloponnèse ou la Première Guerre mondiale, c'est parler de décision, de confiance, de solitude du chef.
La collection Connais-moi vient de là : quinze grandes vies, racontées pour que le lecteur regarde ses propres choix autrement.
Comment passe-t-on des séminaires aux livres ?
Ce que je cherche, ce sont des outils simples, qui aident à clarifier, à faire le point, et à utiliser sa propre richesse et son expérience plutôt qu'une méthode toute faite. Les livres reprennent les outils des séminaires, sous une autre forme. Les guides Lignes de conduite partent de situations réelles et proposent des outils numérotés, comme les fiches mémos que nous remettions aux participants. Dans les séminaires, chaque thème s'appuyait sur beaucoup de citations et d'illustrations ; les Carnets de ressources prolongent ce goût, avec des adresses choisies pour chaque livre. Les podcasts de six minutes reprennent une idée de la plaquette : une information courte, avec un lien pour aller plus loin.
Un conseil à un manager qui n'a plus le temps de lire ?
Commencer petit. Un livre demande vingt minutes d'attention et rend quelque chose : une vie qu'on peut raconter à table, une idée qu'on redit le lendemain, une méthode qu'on applique lundi matin. Vingt minutes, le soir, à la place d'un fil d'actualité. Et un film par semaine, regardé avec une question en tête.
Jean Grimaldi d'Esdra sur LinkedIn →
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